Insomnia
Une fois de plus, le sommeil me fuit. Chaque fois que je ferme les yeux, son visage me hante, parfois souriant, comme autrefois, parfois en larmes, parfois, même, les yeux pleins de haine et d'une fureur incontrôlable... un futur horrible, improbable, et pourtant bouleversant.
Je me retourne dans mon lit, comme toujours. La chaleur insoutenable des draps, alliée à ces visions de cauchemar, m'empêche de trouver le repos. Les draps en satin glissent de mon dos, révélant ma peau nue, pâle sous la lumière du lampadaire. Les stores laissent parfois passer la lueur mouvante des phares d'un véhicule traversant à toute vitesse la nuit, quelque malfrat en fuite, je suppose. Le couvre feu nous impose de rester chez nous après 17.00.
Pourtant, je n'en peux plus. Où est-elle ? Que fait-elle ? Dort-elle profondément, fuyant ce monde pervers et malsain, se réfugiant dans la douceur du sommeil ? Les narcoleptiques sont bénis.
Je regarde ma montre. 03.00. Dans cinq heures, le couvre feu sera levé, je pourrais enfin ouvrir mes stores sans risque, sans craindre de sentir une balle de .45 se ficher dans mon crâne, pulvérisant ma cervelle sur le plafond blanc de mon appartement. Je suis donc condamné à attendre cinq heures, cinq longues heures durant lesquelles l'incessant manège se poursuit : somnolence, cauchemar, demi-tour, lumière, montre. Somnolence, cauchemar, demi-tour, lumière, montre. Somnolence, cauchemar, demi-tour, lumière, montre. Et ce temps qui refuse de s'écouler... Les nuits sont si longues ! 05.00. Je regarde fixement le mur, comptant pour la énième fois les impacts, sombres taches criblant la pâleur de la cloison. Qui les a faites ? Il y a à peine un mois que je vis ici. Règle numéro trois : ne jamais rester plus de six mois dans un même logis. Les deux premières règles sont : ne faire confiance à personne et ne jamais espérer. L'espoir est le premier pas vers la déception, je l'ai toujours su. Pourquoi ai-je désobéi aux deux règles fondamentales qui dirigeaient ma vie jusque là et assuraient ma survie ?
Je m'inquiète encore. Que fait-elle ? Je n'ai pas de nouvelles depuis deux jours déjà. Somnolence, cauchemar, demi-tour, lumière, montre. 05.30. Somnolence, cauchemar, demi-tour, lumière, montre. 05.32. Je regarde mon PIP. Toujours pas de message. Somnolence, cauchemar, demi-tour, lumière, montre. 05.48.
Le soleil ne va pas tarder à se lever. Faites qu'elle n'ait rien, qu'elle aille bien, que tout soit pour le mieux ! Faites qu'elle soit paisiblement allongée sur son lit !
J'entends des coups de feu. Aucun ne me fait sursauter, mais la douleur dans mon épaule se réveille. Ma clavicule artificielle m'a été greffée après que j'aie regardé par la fenêtre, une nuit, il y a cinq mois déjà. Les coups de feu sont habituels, mais à chaque fois, le souvenir me remonte derrière les yeux, cherchant à les faire pleurer. Mais il n'y a plus de larmes dans mes yeux, pas pour ça. Je me rappelle encore, le déchirement de la chair, l'éclatement des os, la douleur, puis le claquement du pistolet. On ressent toujours la douleur avant d'entendre le bruit. Je me souviens d'elle, épongeant le sang, pressant sur la blessure. Je me souviens du flou, puis du noir. Un noir d'encre, complet. Puis je me souviens que par delà les ténèbres, j'ai entendu sa voix. Elle était là, elle tenait ma main, alors que le charcudoc me plantait ses aiguilles et ses tuyaux à même les artères. Je me souviens des tremblements dans ses mains et de la fermeté dans sa voix. Elle m'a sorti de là, et maintenant, mon bras est comme neuf. A part peut-être les deux énormes taches blanchâtres sur mon biceps.
Somnolence, cauchemar, demi-tour, lumière, montre. 06.02. Le soleil commence à se lever. Les fusillades commencent. Des tirs, à cinq cent mètres peut-être. Des cris, des appels. Si quelqu'un vient, mon vieux, c'est pour t'achever, pas pour t'aider.
Somnolence, cauchemar, demi-tour, lumière, montre. 06.21. La fusillade est terminée, les Cops sont sûrement sur les lieux, entrain d'arrêter ceux qui ne sont pas encore morts. C'est décidé, dès que le couvre-feu est terminé, je cours chez elle. Tant pis pour la règle numéro 5. La règle numéro 4 est : Ne pas sortir sans arme. La règle numéro 5 est : Si un endroit peut-être source de problèmes, tiens-t'en le plus loin possible.
Somnolence, cauchemar, demi-tour, lumière, montre. 07.00. Je regarde à nouveau mon Portable Intégré Poignet. Pas de nouveau message. Elle me manque affreusement, et pourtant je dois tenir. Ne pas sortir pendant le couvre-feu, et encore moins s'il fait déjà jour. Plus qu'une heure, ne pas s'inquiéter.
Je repense à la manière dont nous nous sommes rencontrés. Elle voulait de la musique. De la musique illégale, évidemment. J'avais exactement ce qu'il lui fallait. On ne s'était jamais vus, je lui ai donné rendez-vous près d'un Gymnase, loin des regards, en plein milieu de la journée. Je suis arrivé, elle était déjà là. Seule. C'est très courageux de la part d'une jeunette comme elle de se balader seule. Surtout une fille aussi belle qu'elle. Elle avait l'air si triste ! Je lui ai filé sa cam. Gratos. Tant pis pour la règle numéro 8 : Toujours se faire payer, d'avance si possible. Elle m'a regardé de ses yeux profonds, et j'ai su que ce serait elle, et aucune autre. Et maintenant, je suis mal barré.
Somnolence, cauchemar, demi-tour, lumière, montre. 07.56. Je me lève, je prépare mes affaires. Un simple sac, avec un peu de cam, des disques pirates et un canon-scié. Mon trenchcoat. Mon .45 barillet, dans son holster, sous l'épaule. Voilà, je suis prêt. J'arrive.
J'ouvre d'un coup la porte de l'appartement. Je regarde des deux côtés du couloir, puis je sors en refermant la porte d'un coup sec. Le verrou est automatique, ça va plus vite. Je cours jusqu'à l'ascenseur. Pas de bol, il est au 1352e étage; j'habite au 5412e. J'attends. Deux minutes plus tard, je suis dedans, direction rez-de-chaussée. Evidemment, si j'avais un aéro, j'aurais pas besoin de marcher, mais un pauvre Fixer comme moi fait pas assez de bénéfices pour s'en payer un.
Montre. 08.45. J'arrive devant sa planque, un espèce de bunker abandonné, à la limite de la ville. J'ai les clefs, heureusement. Lorsque j'ouvre la porte, le soulagement m'envahit, je me sens sauvé, béni : elle est là, sur son lit, blanche, sublime, le drap recouvrant ses hanche et une épaule, laissant un sein, nu, visible.
J'aurais dû prévenir. Dans un sursaut, elle sort son Glock, elle tire. Elle sait viser. Normal, c'est moi qui lui ait appris. Je sens la balle éclater mon crâne, éparpiller ma cervelle dans l'air, derrière moi. J'entends le coup de feu, puis son hoquet de surprise, de peur, de dégout, de tristesse. Elle s'agenouille à côté de moi. Il ne me reste pas assez de neurones pour bouger, mais je l'entends respirer, pleurer. Ma vue s'obscurcit, puis devient noire, et je sombre.
Et, par delà les ténèbres, j'entends une dernière fois sa voix :
"Je t'aime
2012